Le conservateur Friedrich Merz devrait être le prochain chancelier de l’Allemagne. Il estime que la politique d’Angela Merkel est responsable de la progression de l’AfD d’Alice Weidel, laquelle a obtenu 20,8% des suffrages dimanche. Et il exclut de gouverner avec elle.
Les élections anticipées en Allemagne ont marqué un tournant pour le pays, n’ayant jamais été aussi à droite, mais aussi pour l’Union européenne. Jadis pilier de stabilité et de prospérité, l’Allemagne affronte une crise économique et sociale, une instabilité politique et un chaos migratoire et sécuritaire sans précédent. Une Allemagne ingouvernable pourrait signer la fin de « l’Europe allemande » à un moment où un leadership fort est plus que jamais nécessaire.
Une élection sans réel vainqueur ?
Les élections de dimanche dernier ne devraient pas résoudre les problèmes politiques de l’Allemagne, mais au contraire les aggraver. Depuis le départ d’Angela Merkel, une coalition fragile en « feux tricolores » rassemblant les sociaux-démocrates du SPD, les Verts et les libéraux du FDP gouvernait l’Allemagne. Néanmoins, des tensions ont fait imploser la coalition entre les libéraux tenants d’une ligne pro-business et de rigueur budgétaire opposés aux sociaux-démocrates et aux écologistes partisans d’une atténuation du « frein à l’endettement » limitant l’emprunt public à 0,35 % du PIB. Les différents partis de cette coalition ont payé le prix fort cet échec. Le SPD d’Olaf Scholz a subi une défaite retentissante, qui devrait le pousser vers la sortie. Les libéraux du FDP ne seront plus au Bundestag après avoir fait moins de 5% des voix. Les Verts, bien que mieux lotis, ont perdu du terrain avec 11,6% des suffrages, en nette régression après les 14,7% de 2021.
Seulement, l’alternative majoritaire n’existe pas. Plus précisément, elle n’existe qu’au niveau des électeurs et non des partis. En effet, près de la moitié des Allemands ont voté pour un parti de droite : 28,5% pour la CDU/CSU (droite de gouvernement) et 20,8% pour l’AfD (droite radicale). Pourtant, bien qu’arrivée en tête, la droite n’a pas de majorité au Bundestag. La seule coalition envisageable semble être une alliance forcée avec l’AfD ou le SPD. La première alliance est empêchée par le cordon sanitaire et la seconde, bien que plus probable, ne coule pas de source car l’opposition entre les deux partis s’est récemment accentuée. En effet, ils sont chacun débordés par un parti plus radical les obligeant à tenir des lignes plus dures comme LR et le PS en France. Pour schématiser, il est plus difficile d’envisager Laurent Wauquiez/Bruno Retailleau travailler avec Olivier Faure qu’Alain Juppé avec Dominique Strauss-Kahn.
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Le moteur de l’Europe tombe en panne
Longtemps perçue comme le pilier économique de l’Europe, l’Allemagne fait face à une triple crise : économique, industrielle et sociale. Sur le plan économique, le PIB allemand a reculé de 0,3 % en 2023, puis de 0,2 % en 2024. En comparaison, l’Espagne, considérée comme plus fragile, a affiché une croissance de 2,1 % sur la même période. De plus, la production industrielle allemande a chuté de 1,6 % en 2024, en raison des coûts énergétiques élevés et de la baisse de la demande chinoise, son principal partenaire commercial. Enfin, sur le plan social, l’Allemagne a atteint 6,1% de chômage en janvier, son plus haut niveau depuis 10 ans (hors Covid). Un point de chômage sépare l’Allemagne de la France contre plus de 4 points en 2017 !
Une Allemagne instable et ingouvernable affaiblira l’Europe. Pendant des décennies, l’Allemagne a façonné les politiques européennes, qu’il s’agisse de la gestion de la crise des dettes souveraines ou du plan de relance post-Covid. Les débats cruciaux sur les nouvelles règles budgétaires européennes et la défense commune stagnent en raison de l’indécision allemande. Alors que l’Europe doit faire face à des pressions économiques croissantes, à des États-Unis ou une Chine plus agressifs que jamais et à la guerre en Ukraine, l’absence d’un leadership fort en Allemagne entrave la capacité de l’UE à réagir de manière coordonnée. La campagne électorale nationale allemande a monopolisé l’attention de ses dirigeants, qui délaissent ainsi les enjeux européens. Historiquement moteur de l’intégration européenne, l’Allemagne devient un facteur de blocage, privant l’UE de sa boussole habituelle.
La fin de l’Europe allemande ?
Une Allemagne ingouvernable pourrait signer la fin de l’Europe allemande et offrir une opportunité à la France de prendre le leadership de l’Europe. Seulement, cette idée souffre de deux écueils. D’une part, les Allemands ne semblent pas prêts de revenir sur les erreurs qui ont conduit à faire du pays européen le plus puissant, un pays dépendant. Dépendant sur le plan militaire des Américains, dépendant sur le plan économique et commercial de la Chine et dépendant sur le plan énergétique de la Russie. Or, une Allemagne dépendante conduit naturellement le reste des pays européens d’Europe du Nord et de l’Est à suivre ce même chemin néfaste. D’autre part, la France d’Emmanuel Macron est un pays affaibli par une crise politique marquée par une dissolution qui aura coûté un trimestre de croissance économique et une censure qui aura coûté 12 Mds € aux finances publiques. Sans compter qu’Emmanuel Macron espère que l’éventuelle accession de M. Merz (CDU) à la chancellerie relancera le couple franco-allemand alors que ce dernier soutient l’accord commercial UE-Mercosur.
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Avec une Allemagne et une France en difficulté, d’autres pays prennent l’initiative. La Pologne, dont les dépenses militaires atteignent désormais 5% du PIB, s’impose comme un pilier stratégique en Europe de l’Est, notamment vis-à-vis des États-Unis. L’Italie de Giorgia Meloni affiche une croissance dynamique et s’impose comme un acteur économique de premier plan dans l’UE. Si la ligne économique de l’Union européenne devrait revenir à une ligne plus frugale avec le retour de la CDU, le nouvel équilibre des pouvoirs en Europe suggère que Berlin ne sera plus automatiquement le centre de gravité du Vieux-continent.
Si l’on peut se réjouir de la fin de l’Europe allemande, une Europe sans cap pourrait être pire à l’heure où les grandes puissances se réarment. Si les grands pays européens (France, Espagne et maintenant Allemagne) entrent en instabilité politique permanente alors qu’ils doivent se redresser, la question de dégager une majorité se posera. Du point de vue des électeurs, elle existe dans les trois pays : c’est l’union des droites. D’ailleurs, l’Italie, seul grand pays qui l’expérimente, est devenu en deux ans le nouveau pôle de stabilité de l’Europe… Les prémices d’une nouvelle ère en Europe ?
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