Accueil Culture Le meilleur d’entre nous

Le meilleur d’entre nous

« L’impassible, recueil d’articles » de Frédéric Berthet (La Table Ronde, 2025)


Le meilleur d’entre nous
L'écrivain français Frédéric Berthet. La Petite Vermillon/DR.

La Table Ronde publiera jeudi prochain un recueil d’articles parus à la fin des années 1980, de l’impassible Frédéric Berthet (1954 – 2003), comète à la plume sensitive dont la légende grandit à chaque décennie. Monsieur Nostalgie l’a lu en avant-première et il le valide à 100 %…


Alors que tant d’autres éphémères des Eighties pointent aux abonnés absents, cette longue cohorte des écrivains disparus des bibliothèques, Berthet résiste au grand ménage de printemps. Il n’a pas vieilli, c’est le « privilège » de mourir jeune. Les photos d’époque, donc d’actualité, nous le montrent en romantique dessalé, bouclé, frisoté à la Julien Clerc et portant des lunettes en écaille comme tout bon normalien exilé à New-York. Pour l’éternité, il demeure ce jouvenceau caustique dont la poignée de livres (Daimler s’en va, Paris-Berry ou Journal de Trêve) vaut aujourd’hui sésame dans les cercles littéraires les plus élitistes à droite comme à gauche de l’échiquier.

Béotiens…

Celui qui n’a pas lu Berthet passe pour un béotien. Son prestige grandit à mesure que son œuvre s’éloigne pourtant des radars. Étrange phénomène qui n’est pas sans rappeler la trajectoire d’un Toulet qui fait office de maître à penser entre Hendaye et Anglet. Le nom de Berthet fait donc régulièrement irruption dans les conversations, ses amis se rappellent de lui et son socle de lecteurs s’élargit timidement mais solidement. On peut légitiment estimer qu’on le lira encore dans trente ans avec une ferveur neuve et un appétit retrouvé. Il atteindra son apogée dans un demi-siècle. Pourquoi cette éclosion à retardement ? L’œuvre de Berthet est à maturation lente, sa dissidence amusée ne pouvait pas rencontrer le succès commercial dans des décennies lourdes et mal pensantes, surtout dans ces années 1990 mortifères où la veulerie des apparences empêchait l’émergence d’une phrase libre. Libre dans son ondulation, libre dans son ironie et surtout libre de son humeur. Le prototype de l’écrivain vedette dans ces années noires devait marteler des opinions convenues et s’engager pour exister sur la place publique. Nous savons que l’intelligence du trait se niche ailleurs, dans les voies peu empruntées, celles du faux-roman, de la chronique à rebours ou de l’autofiction désarticulée.

A lire aussi, Pascal Louvrier: Jean-Paul Enthoven ou le chemin de la liberté

Berthet, sans bombarde, sans syntaxe hasardeuse, avec une incroyable acuité sur le nébuleux de son époque, nous éclaire et nous emplit. C’est là, l’un des grands paradoxes des surdoués, il n’aborde jamais un sujet de face, il n’est pas buté comme tous ces prosateurs qui empilent des idées, il manœuvre tel un pêcheur à la mouche, par à-coups et saillies. Ses textes souvent courts ont une couleur changeante, on s’y glisse avec une forme de plénitude et de vitalité. Du flou au drôle, du ménager à l’érudit, le lecteur reste perpétuellement sur ses gardes, s’attendant à toutes les facéties de l’écrivain qui se fraye un chemin. Nous sommes en alerte.

Mémoire vive

Quel délice d’être transporté dans ces wagons à suspension que sont chroniques, journées de lecture ou jeux de questions-réponses ; tous ses mots sont de la matière vivante. Ils bougent sans cesse, on les croit écorchés, tristes, fatigués, on se trompe, ils sont mémoriels. Berthet a comprimé notre mémoire vive. Chez lui, l’aventure peut déboucher à l’improviste ; d’une phrase anodine, il se met à dériver vers une maxime de moraliste. « Aujourd’hui, on ne pourra peut-être plus s’attaquer à personne, puisqu’il n’y a aura plus personne » écrit-il. Il devient un classique. La Table Ronde édite cette semaine dans un tirage limité et numéroté de 2 500 exemplaires un précieux recueil, jaune d’or, où l’on retrouve des articles essentiellement des années 1988 et 1989 parus dans Madame Figaro, Le Quotidien de Paris, Le Figaro Littéraire, L’Idiot international, Rive Droite, etc.

A lire aussi, Alexandra Lemasson: Mystérieux Murakami

Dans la France de 2025, tout le monde est brillant, tout le monde est formidable, la chanteuse de télécrochet, le jeune loup en politique, le philosophe des studios ou la cartomancienne en mal d’amour si bien que l’échelle des valeurs a perdu tout sens de l’orientation. Lire Berthet, c’est s’imprégner du parfum d’une époque, rameuter des souvenirs, rembobiner les films de Diane Kurys, les nageuses de l’Est, les vols d’Air Inter, les jeunes filles se tartinant de Nivea, l’aérobic, la figure des notaires, les mariages à la campagne, les livres de Patrick Besson, les récurrences de Thomas Bernhard, Carver, Salinger ou Philippe Sollers et s’attarder sur la silhouette de Gabriela Sabatini, mais c’est surtout se confronter à la virtuosité d’un écrivain majeur. Il écrit si bien sur Blondin, « un oncle excentrique presque d’Amérique », sur Drieu « la déception était son faible », ou les mystères de la collection Harlequin. Son défaitisme émaillé d’une souveraine effronterie est un bonheur de lecture.

L’impassible – recueil d’articles – Frédéric Berthet – La Table Ronde 109 pages

L'impassible

Price: 15,99 €

1 used & new available from 15,99 €



Vous venez de lire un article en accès libre.
Causeur ne vit que par ses lecteurs, c’est la seule garantie de son indépendance.
Pour nous soutenir, achetez Causeur en kiosque ou abonnez-vous !

Article précédent Marine Le Pen inéligible: sa colère froide
Article suivant Culpabilisation du mâle blanc: entre introspection et auto-flagellation, ce que les affaires Bedos et Depardieu révèlent
Journaliste et écrivain. À paraître : "Tendre est la province", Éditions Equateurs, 2024

RÉAGISSEZ À CET ARTICLE

Pour laisser un commentaire sur un article, nous vous invitons à créer un compte Disqus ci-dessous (bouton S'identifier) ou à vous connecter avec votre compte existant.
Une tenue correcte est exigée. Soyez courtois et évitez le hors sujet.
Notre charte de modération