Dominique Reymond est saisissante dans le rôle d’une meurtrière incapable d’expliquer son crime. « L’Amante anglaise », de Marguerite Duras, au théâtre de l’Odéon.
Une mise en scène d’une rigueur toute janséniste ; une direction d’acteurs aussi fouillée qu’elle est épurée ; des interprètes remarquables s’interdisant tout effet convenu, pour toucher à la perfection… User après cela de superlatifs pour louer cette production de L’Amante anglaise de Marguerite Duras apparaîtrait parfaitement déplacé. Et pourtant ! Cette réalisation d’Emilie Charriot servie par des acteurs comme Nicolas Bouchaud, l’Interrogateur, Laurent Poitrenaux, le mari, Dominique Reymond, la meurtrière, justifierait bien des exclamations, sinon des dithyrambes.
« Je l’ai sorti de son cercueil »
On sait que pour écrire L’Amante anglaise, Duras s’était inspirée d’un sombre drame survenu dans l’immédiat après-guerre, rue de la Paix, à Savigny-sur-Orge, en Ile-de-France. Une femme, Amélie Rabilloud, dont le seul nom révèle tout un monde, avait subitement assassiné son époux, un ancien adjudant, après des années de vie étriquée et de violences, l’avait dépecé et, nuit après nuit, s’était débarrassée des tronçons du cadavre en les lançant notamment du haut d’un viaduc voisin sur des trains de marchandises qui circulaient en contrebas. Ce qui permit au cadavre de se voir éparpillé avec beaucoup de fantaisie aux quatre coins de la France.
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Dans la pièce de Duras, c’est sa cousine germaine, grosse fille bonne vivante qui assumait les fonctions ménagères de la demeure du couple, que Claire Lannes, la meurtrière, a tuée et découpée en morceaux, alors que son mari, Pierre Lannes, ne soupçonnera rien de ce crime avant que la police ne vienne arrêter son épouse.
« Mais pourquoi tue-t-elle sa cousine, sourde et muette, dans votre histoire ? », demandera-t-on à Marguerite Duras lors d’un entretien publié en décembre 1968.
« Parce que je voulais savoir qui était le mari et avoir son témoignage sur sa femme. Je l’ai sorti de son cercueil pour qu’il soit entendu de tous, une fois dans sa vie. Il était aussi sourd et muet que la victime : c’est la petite bourgeoisie française, morte vive dès qu’elle est en âge de « penser », tuée par l’héritage ancestral du formalisme ».


Un meurtre inexplicable
La pièce se réduit à deux interrogatoires successifs. Celui du mari tout d’abord qui tente d’expliquer la psychologie de sa femme, le désastre de sa vie conjugale dont il ne mesure pas la portée, et son propre aveuglement. Celui de la coupable ensuite, mené lui aussi par l’Interrogateur qui n’est jamais que le double de l’écrivaine. Duras avait parfois rempli cette même tâche d’enquêteur lorsqu’elle rendait compte pour des journaux de crimes particulièrement horribles… avant de se couvrir de ridicule et d’indignité au moment de l’Affaire Gregory en désignant comme coupable la mère de l’enfant noyé.
Cherchant à comprendre ce qui a pu conduire au meurtre inexplicable de la malheureuse cousine, quand celle qui a tué ne parvient pas elle-même à se l’expliquer, Duras tente de cerner la psyché de cette dernière en lui prêtant des propos d’une intensité inouïe comme d’une parfaite banalité, en s’abîmant dans des questions qui souvent demeurent sans réponses convaincantes. Et dévoile avec une accablante véracité le cheminement mental de gens terriblement ordinaires.
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Dans le rôle de l’Interrogateur, Nicolas Bouchaud est sur scène du début à la fin de la pièce, alors que Laurent Poitrenaux et Dominique Reymond, questionnées tour à tour durant une heure chacun ne se la partagent donc que la moitié du temps.
Mais c’est lui peut-être qui endosse le rôle le moins difficile, car, aussi inquisiteur qu’il soit, il demeure toujours dans une certaine neutralité prudente, assumée sans ciller de bout en bout.
Dans le rôle du mari, Laurent Poitrenaux est étonnant d’authenticité. Il n’est pas un seul instant un acteur jouant un personnage tant il est juste dans le registre de médiocrité très ordinaire d’un Pierre Lannes.
Sidérante, presqu’effrayante
Ce ne sera pas faire injure à deux excellents interprètes que de voir en Dominique Reymond la figure la plus exceptionnelle de cette distribution. Succédant dans ce rôle de Claire Lannes à Madeleine Renaud et à Suzanne Flon, la comédienne n’apparaît pas comme habitant son personnage. Elle est plutôt envahie, phagocytée par lui. Elle s’efface si absolument derrière la figure de cette meurtrière sans doute à demi-folle qu’elle en devient sidérante, presqu’effrayante. Avec une aisance qui déconcerte et un vraisemblable plaisir à exister enfin, mais aussi une forme d’habileté dans l’esquive, Claire Lannes répond sans état d’âme apparent aux questions qu’on lui pose. Elle offre même une candeur, une simplicité dans le crime qui vous plongent dans la plus grande perplexité. Ses regards fuyants, ses sourires malicieux sont de ceux qu’on peut surprendre chez les imbéciles, mais qui font qu’on doute brusquement de leur imbécillité. Elle dont le mari dévoile qu’elle n’a jamais ouvert un livre, elle qui écrit « la mante en glaise » pour évoquer la menthe anglaise s’épanouissant dans ce jardin qui est son seul refuge, a cependant de surprenantes lueurs d’intelligence et de lucidité. Est-ce le fait que Dominique Reymond, parallèlement à sa vie d’actrice, s’adonne avec un art pénétrant et d’un trait plein de caractère à la peinture de portraits ? La mobilité maîtrisée de son visage, la justesse de ses expressions les plus torves, ou tout au contraire un masque subitement figé, traduisent un travail d’observation époustouflant. Au fur et à mesure, on se persuade que Claire Lannes est assurément folle, mais de cette folie impalpable, insoupçonnable, qui peut néanmoins conduire à des actes insensés. On comprend aussi qu’elle a un jour si brutalement souffert que son âme de primaire s’est subitement desséchée et qu’elle est également une victime. Tout cela, Dominique Reymond ne fait que le suggérer par petites touches éloquentes, venimeuses ou glaçantes, qui sont du très grand art. Elle est simplement prodigieuse.
L’Amante anglaise, de Marguerite Duras. Jusqu’au 13 avril 2025.
Théâtre de l’Odéon, Ateliers Berthier ; 01 44 85 40 40
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