Chers lecteurs, je profite de ces vacances pour écrire mon dernier livre sur l’état de l’Ecole, à paraître en janvier prochain. L’idée m’est venue de vous en soumettre les chapitres essentiels, afin de tenir compte de vos réactions. Aujourd’hui, comment les faiseurs de programmes ont remplacé la figure du héros par celle de la victime.
Entre l’acte de naissance de l’euro, inscrit dans le Traité de Maastricht, et le passage effectif à la monnaie unique, en janvier 2002, il fallut résoudre la question, qui était loin d’être secondaire, de ce qui serait représenté sur les billets de banque de la nouvelle monnaie.
Chaque pays imprimait sur ses billets le visage de ses grands hommes. L’Allemagne y mit, entre autres, un portrait gravé par Lucas Cranach l’Ancien, puis y représenta l’humaniste et cartographe Sebastian Münster, avant de commencer une série d’artistes célèbres, toutes des femmes (Bettina von Arnim, par exemple) ou des scientifiques. Les Italiens avaient préféré Marco Polo sur fond de Palazzo ducale vénitien, ou Verdi devant la Scala de Milan — mais aussi Galilée, Marconi, Bellini, Volta, ou Raphaël. Et les Espagnols y représentèrent, au gré des décennies, Don Quichotte, le marquis de Santa Cruz, l’un des héros de la bataille de Lépante, Alphonse X de Castille, Manuel de Falla ou Rosalía de Castro. Littérature, art, sciences, politique, chaque pays puisait dans son fonds historique. La France n’était pas en reste : politiques (Richelieu ou Bonaparte), écrivains (de Corneille à La Bruyère en passant par Racine ou Hugo), artistes (Delacroix ou Quentin La Tour).
Chaque pays capitalisait sur ses gloires…
Les concepteurs et les graphistes de l’euro ont voulu en finir avec ces exaltations nationales. Les billets représentent désormais des portes et des fenêtres ouvertes, et des ponts. Symbolisme naïf, mais significatif per absentia : aucune présence humaine sur ces dessins dépersonnalisés, et surtout aucun souvenir historique. L’Europe commence à Maastricht, ex nihilo. Trois mille ans d’histoire effacés en quatre coups de crayon.
Quant à célébrer la bataille de Lépante (1571) ou celle de Vienne (1583) qui l’une et l’autre mirent l’Europe à l’abri des invasions ottomanes, il n’en était plus question, à l’heure où la Turquie frappait à la porte. Il est bien connu que nous n’avons désormais que des amis.
Ces personnages illustres dont le visage nous était devenu familier, à force de les avoir entre les mains — et il est significatif que le héros littéraire par excellence, Victor Hugo, ait orné le billet le plus familier, celui de 5fr — ont disparu des représentations après avoir disparu des programmes.
Fin du roman national
Pour bien situer les enjeux de cette éradication, il faut revenir aux sources de l’historiographie scolaire, promulguée par Ernest Lavisse au début de la IIIème République. Le « roman national » commence là, et correspondait à une nécessité : après la débâcle de 1870, la perte de l’Alsace-Lorraine (et les pédagogues béats d’aujourd’hui devraient bien se représenter ce qu’a signifié cette perte pour des millions de Français, passés d’un coup sous botte prussienne — et nombre d’entre eux ont choisi de partir en Algérie, formant le gros de ces « colonisateurs » stigmatisés par ces mêmes pédagogues) appelait une revanche. Sans aller chercher Alphonse Daudet (« la Dernière classe » in Contes du lundi), toute la littérature de la IIIᵉ République appelle au sursaut — voir, chez Maupassant, soldat en 1870, les admirables récits de Boule-de-Suif ou de Mademoiselle Fifi.
L’Education ne fut pas en reste. Les manuels de Lavisse ont pour objectif de former des héros en jouant sur la mimesis, l’identification. On n’enseigne pas le dernier combat du roi Jean le Bon et de son fils (« Père, gardez-vous à gauche ! Père, gardez-vous à droite ! »), les
