Notre chroniqueur est allé voir la reprise de la fameuse pièce d’Edmond Rostand
Il y a des journées qui marquent. Ce fut le cas avec le jeudi 13 février. Entre une émission passionnante et batailleuse le matin à l’Heure des pros sur CNews et, avant mes irremplaçables Vraies Voix sur Sud Radio, un film de 3 h 30 dur, âpre, éprouvant, singulier : The Brutalist. Puis un couronnement espéré le soir : Cyrano de Bergerac au théâtre Antoine, avec Édouard Baer. J’attendais avec impatience son interprétation de ce rôle mythique. J’avais lu des entretiens avec lui et avec Anne Kessler (metteur en scène, sociétaire honoraire de la Comédie-Française) et je ne doutais pas que nous échapperions à la médiocrité.
Un défi
Pourtant, quel défi ! Nous avons tous dans la tête le film magnifique de Jean-Paul Rappeneau avec un Gérard Depardieu indépassable. L’erreur aurait été de chercher à rivaliser avec ce monument artistique alors que déjà la relative pauvreté des moyens du théâtre et le nombre réduit des comédiens auraient rendu impossible une telle gageure. Nous n’avons pas été déçus parce que délibérément le Cyrano d’Edouard Baer a été sorti du champ de l’épopée pour s’inscrire dans celui de la fraternité, de la proximité. C’était non plus le Cyrano qu’à l’évidence nous n’aurions pas pu être mais un ami abordant tous les morceaux de bravoure de la pièce avec une sorte de simplicité, de familiarité. Nous étions ainsi accordés avec ce héros, ses fiertés, ses exigences et sa flamme. Il n’était plus à des années-lumière de nous !
Il me semble d’ailleurs que le terme de héros, avec ce qu’il implique de courage, d’audace, d’exemplarité et d’aura charismatique, n’est plus approprié car on cherche à nous montrer, malgré la splendeur du texte qui n’est jamais sacrifié, un Cyrano à ras d’humanité.
Cette démarche artistique révèle à quel point ces vers – tellement connus qu’ils sont consubstantiels à notre patrimoine comme la morale qu’ils expriment – peuvent cependant appeler une autre vision que celle habituelle du panache, de la gloire, de l’affirmation sourcilleuse de soi.
Il y a de la modestie dans le Cyrano d’Édouard Baer, quelque chose de doucement et de tristement pathétique dans la conscience de ce qu’il croit être sa laideur alors que « ses élégances » sont ailleurs, et dans une sorte de fatalisme jamais plaintif que ce grand acteur joue admirablement.
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C’est une épopée perdant son lustre pour plus d’humanité. C’est une expression, à la fois navrée mais emplie d’allure, d’un destin que nous aurions à égaler : il y a comme une incitation subtile à nous signifier que Cyrano n’est pas si éloigné et qu’il est un frère qui ne doit pas nous intimider.
Soulagement
Tout au long de la représentation, Edouard Baer, usant finement d’une palette de sentiment, d’espérance, de mélancolie et de nostalgie contrastée mais jamais forcée, demeure dans une élocution homogène, sans s’abandonner – et c’est le parti pris du spectacle – à des débordements qui le conduiraient, pour être admiré, à se mettre en scène lui-même face aux autres.
Paradoxalement c’est sans doute la seule faiblesse de cette intelligente représentation. Gérard Depardieu, jouant la déchirante scène finale, émeut au-delà de tout parce qu’il y a un gouffre entre son verbe généralement tonitruant d’avant et les murmures affaiblis et si tendres précédant sa mort. Avec Édouard Baer, il n’y a pas ce changement de rythme. Il meurt doucement comme il a offert ce qu’il était : sans exhibition.
Je craignais tellement la trahison de ce chef-d’œuvre par des initiatives discutables que, au soir de cette journée exceptionnelle, j’ai poussé un ouf de soulagement et, mieux, de bonheur.
Cyrano de Bergerac
Jusqu’au 27 avril au Théâtre Antoine, les mardis, mercredis, jeudis, vendredis et samedis à 21h, les samedis et dimanches à 16h.
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