Pour l’éminent journaliste et écrivain américain, la cancel culture est l’aboutissement du mouvement pour les droits civiques des Noirs. Cette grande cause a eu pour conséquence l’affaiblissement de la Constitution et la montée en puissance des juges. Les nombreuses décisions des tribunaux au cours des ans en faveur des femmes, des homosexuels, des transgenres ont crééune deuxième constitution dont la vague de folie « woke » est le dernier résultat.
Causeur. Dans votre dernier livre[tooltips content= »The Age of Entitlement: America since the Sixties, Simon & Schuster, 2020. »](1)[/tooltips], vous expliquez que toute l’histoire politique et sociale des États-Unis depuis plus de cinquante ans est marquée par le conflit entre deux constitutions. La première est celle que tout le monde connaît et qui date de la fondation du pays, et l’autre celle qui résulte de la législation des droits civiques dans les années 1960.
Christopher Caldwell. Au début des années 1960, le grand défi politique était de trouver un moyen d’en finir avec la subordination des Noirs, surtout dans le sud des États-Unis. Il s’agissait spécifiquement des Noirs, pas des minorités en général. Cependant, on n’avait pas attendu la législation sur les droits civiques pour condamner moralement ces injustices historiques et pour chercher à les corriger. D’ailleurs, le livre récent de Robert Putnam[tooltips content= »Robert D. Putnam (avec Shaylyn Romney Garrett), The Upswing, Swift, 2020. »](2)[/tooltips] montre que, pendant toute la première moitié du XXe siècle, les Noirs avaient plus progressé que les Blancs en termes économiques et sociaux. Ce qui change, avec le Civil Rights Act de 1964, c’est que, pour améliorer la condition des Noirs, on a attenté à la Constitution, en particulier aux libertés inscrites dans le premier amendement : liberté de religion, d’expression, d’association et de pétition.
De quelle façon ?
Certes, le Civil Rights Act a obligé tous les lieux recevant du public à s’ouvrir à tous, indépendamment de la race. En dehors de certaines parties des États du Sud, cette mesure n’était pas du tout controversée. Mais la loi a aussi créé de nouveaux délits de discrimination privée, autorisant des associations à poursuivre en justice des particuliers. Des dizaines de milliers de bureaucrates fédéraux ont ainsi été habilités à évaluer toutes les activités du gouvernement et des entreprises qui lui sont liées au regard de l’égalité raciale et à intenter des procès aux contrevenants. Petit à petit, les tribunaux se sont arrogé de plus en plus de pouvoirs sur les interactions entre particuliers ; ils ont élargi la gamme des infractions qualifiées de « discriminations » et assoupli les normes de preuve, moins exigeantes. En 1971, un jugement célèbre contre une société d’électricité (Griggs v. Duke Power Co.) a montré que l’on pouvait être tenu pour responsable de discrimination même pour une action de caractère non racial. Très rapidement, le délit de discrimination s’est
