Des ateliers pédagogiques de lecture et d’écriture menés auprès d’élèves en difficulté démontrent la capacité des adolescents, lorsqu’ils sont correctement encadrés, à comprendre puis à s’ouvrir à la pensée d’autrui.
Nous devons comprendre que les « leçons de morale » n’ont pas la moindre chance de l’emporter contre le chant des sirènes sectaires qui promettent aux élèves un entre soi chaleureux, une solidarité communautaire et une consolation confessionnelle, à condition qu’ils renoncent à leur liberté de penser. L’École doit au contraire les convaincre que ce qui unit les humains est plus fort que ce qui les divise ; c’est ainsi qu’elle leur donnera le goût de l’ouverture, du partage et de la culture universelle.
Une pédagogie émancipatrice au service des élèves
Depuis trois ans, nous invitons des élèves fragiles en langue française, à questionner des textes fondateurs, à débattre sur les sujets universels qu’ils évoquent et à produire eux-mêmes des récits. En d’autres termes, atelier après atelier, ces élèves, portés par une pédagogie émancipatrice, améliorent considérablement leurs compétences de lecture et d’écriture, mais surtout, apprennent que, quelle que soit la nature d’un texte, quelle que soit la langue qui le porte, chacun d’entre eux a le droit de l’interpréter : leur droit de comprendre est imprescriptible.
Février 2023, nous sommes donc dans une classe de SEGPA[1]. Le maître lit successivement à haute voix deux textes, le Sacrifice d’Abraham d’une part et Iphigénie d’autre part. L’un est sacré, l’autre profane, l’un appartient à la Grèce antique, l’autre à l’Ancien Testament et au Coran ; leurs origines respectives sont dûment explicitées.
Rappelons-nous ces deux histoires venues de temps et d’univers très éloignés l’un de l’autre et qui pourtant posent chacune devant « le tribunal des hommes » la même question : peut-on sacrifier son enfant pour plaire à /aux dieu(x) ?
1er texte : Iphigénie est la fille préférée d’Agamemnon et de Clytemnestre. Agamemnon est le chef de la coalition grecque rassemblée à Aulis pour reprendre Hélène, femme de Ménélas, roi de Sparte, enlevée par Pâris, fils du roi de Troie, Priam. Lors d’une chasse, Agamemnon tue une biche, animal préféré de la déesse Artémis, se vantant même d’être meilleur chasseur que la déesse. Outragée, Artémis retient les vents empêchant ainsi la flotte grecque de faire voile vers Troie. Consulté, le devin Calchas révèle que la déesse exigeait, pour être apaisée, qu’Agamemnon lui sacrifie son plus beau trésor, sa fille Iphigénie.
Malgré la douleur de Clytemnestre, les supplications d’Iphigénie et les remords d’Agamemnon, les Grecs exigent ce sacrifice pour pouvoir enfin rejoindre Troie, la piller et revenir riches de gloire et de butins. Iphigénie accepte son destin par amour pour son père et pour le bien des Grecs. Mais Artémis, émue par cette grandeur d’âme, substitue au dernier moment une biche à Iphigénie.
2e texte : Alors que les promesses que Dieu avait faites à Abraham semblent s’être réalisées, il lui demande de prendre son fils unique aimé, Isaac, et de l’offrir en holocauste. Tôt le lendemain, Abraham sangle son âne, coupe le bois pour l’offrande et fait route avec ses deux serviteurs et Isaac. Arrivés sur le lieu prévu, il prend la pierre à feu, son couteau, et Isaac porte le bois. Lorsque ce dernier demande à Abraham où est le bélier pour l’offrande en holocauste, Abraham répond que « Dieu y pourvoira ». Mais après avoir construit l’autel, Abraham lie Isaac, l’étend, et s’apprête à l’abattre. Un ange de Dieu l’arrête, lui disant de ne pas lever la main contre son fils (« Ne porte pas la main sur ce jeune homme, ne lui fais aucun mal !… ton fils, ton fils unique ! » ). À présent, Dieu sait qu’Abraham le craint, car il ne lui a pas dérobé son fils. Un bélier qui s’était pris les cornes dans un buisson est sacrifié sur le lieu. Abraham est béni d’une descendance nombreuse et victorieuse, et toutes les nations de la Terre seront bénies par ses descendants.
À lire aussi, Jean-Paul Brighelli : « Moi, proviseure… »: les lettres de noblesse de l’enseignement professionnel
Lecture, débat et construction collective du sens
Après chaque lecture, le maître invite son groupe de huit élèves à dégager avec précision le sens de chacun des deux récits, en suivant le protocole des Ateliers de Compréhension de Textes (ACT) : recueil des interprétations de chaque élève ; validation par le texte ; reprise de l’histoire dans sa cohérence narrative.
Ensuite, le maître leur fait découvrir que les deux textes posent tous les deux la même question : doit-on sacrifier son enfant pour manifester sa soumission à ou aux dieux ? C’est cette question qui donne lieu à un débat dont les règles sont clairement posées (ou imposées). Même s’ils ne sont pas d’emblée d’accord, les élèves apprennent progressivement à argumenter et à écouter les arguments des autres. Au début, se heurtent des croyances antagonistes (« tout le monde sait qu’Isaac est un martyr »), des arguments d’autorité se bousculent (« d’abord mon père il m’a dit que… ») ; ces disputes laissent peu à peu la place à une réflexion plus générale, à une écoute plus attentive des propositions des autres. Mais surtout, les élèves prennent conscience que des gens de religions différentes, appartenant à des civilisations différentes peuvent, parce que ce sont des humains, se poser les mêmes questions.
Lecture collective, débats fermes mais apaisés ouvrent alors à un troisième temps tout aussi important : l’écriture collective d’un récit qui portera les mêmes interrogations, qui illustrera la même question universelle que les textes précédemment fréquentés. La preuve est ainsi faite que des élèves, pourtant peu portés à la lecture et à l’écriture, sont capables de produire un récit de qualité. Le « nourrissage culturel » qui leur est offert en amont de l’écriture leur permet de laisser ensemble une magnifique trace de leur intelligence collective.
J’entends déjà les « pleutres » nous dire : « pourquoi prendre de tels risques ? Gardons-nous à l’école des sujets trop sensibles !» Mais ces questions que ces « résignés » qualifient de « sensibles » sont justement celles qui ont la meilleure chance de tisser des liens entre des élèves de cultures et d’origines sociales différentes parce qu’elles exigent que chacun regarde plus haut, que chacun pense plus loin que sa seule appartenance. Comprendre, débattre, écrire, c’est sans doute la façon la plus efficace de se défendre contre ces faux prophètes qui, confondant lecture avec récitation servile, refusent à leurs « disciples » le droit de questionner et de construire le sens des écrits. Le juste respect dû au texte se changeant alors en soumission craintive, au point que l’idée même de comprendre et d’exprimer sa pensée devient inconvenante, insolente et sacrilège.
Controverses sur la langue française: 51 vérités pour en finir avec l'hypocrisie et les idées reçues
Price: 14,90 €
12 used & new available from 10,43 €
[1] Segpa : Section d’enseignement général et professionnel adapté accueille les jeunes de la 6e à la 3e présentant des difficultés scolaires importantes.
Causeur ne vit que par ses lecteurs, c’est la seule garantie de son indépendance.
Pour nous soutenir, achetez Causeur en kiosque ou abonnez-vous !