Le wokisme, selon Libération ou France inter, c’est un peu comme un coloc trop engagé qui vous reproche de respirer parce que « ça prend de l’air aux autres ». D’un côté, Luc Le Vaillant crie au scandale liberticide, de l’autre, Clémence Mary lui rétorque qu’il est juste coincé dans le siècle dernier. Pendant ce temps, dans les écoles, d’affreux réactionnaires s’offusquent qu’on apprenne aux élèves à débattre de leurs pronoms avant même de savoir conjuguer un verbe.
Pour une surprise, c’est une surprise. Le 19 novembre, paraissait dans les colonnes de Libération un article de Luc Le Vaillant intitulé “Lettre au wokisme qui existe bel et bien”. S’adressant directement à ce « cher wokisme », l’auteur écrivait : « Tu prétends éveiller les consciences aux discriminations diverses et aux stigmatisations endémiques. Selon toi, celles-ci prospèrent en une viralité apocalyptique, quand je continue à penser que nos contrées n’ont jamais été aussi civilisées »[1]. Et de dénoncer certains de ses effets concrets et délétères: l’invention des « sensitivity readers » dans les maisons d’édition et des « coordinateurs d’intimité » dans le cinéma ; la surveillance liberticide dans les milieux médiatiques, artistiques et universitaires ; la censure d’anciens artistes au nom d’une nouvelle morale inquisitoriale ; ainsi qu’un compagnonnage « parfois exagérément inclusif avec les barbus les plus fondamentalistes ». « Cher wokisme, je ne serai jamais ton meilleur pote », écrivait alors Luc Le Vaillant en s’étonnant que ses serviteurs les plus zélés prétendent qu’il n’existe pas. Bien sûr, assurait-il, certaines luttes progressistes sont légitimes et verser dans un anti-wokisme primaire ferait le jeu de qui vous savez. Toutefois, concluait-il, il serait souhaitable que le wokisme « évite de reproduire à sa manière les aberrations de Saint-Just ». Il paraît qu’à la lecture de ce papier, Thomas Legrand, chroniqueur politique de Libé, est tombé de sa chaise.
Clémence Mary se perd quai de Conti
Trois jours plus tard, la journaliste de Libération Clémence Mary rectifie le tir et présente le wokisme sous un tout autre jour[2], celui qui plaît tant à Thomas Legrand et nimbe cette idéologie de couleurs radieuses. Mme Mary signale avec amertume que, si l’Académie française a fait entrer les mots « woke » et « wokisme » dans son dernier Dictionnaire récemment paru, le mot « féminicide » n’y figure toujours pas. Elle ignore visiblement le fonctionnement de la mise à jour des définitions, apparitions ou retraits des mots dans ledit Dictionnaire : le premier tome de cette 9e édition a été publié en… 1992, et concernait les mots de A à E. Les mots commençant par la lettre F ont été étudiés dans le tome 2, élaboré entre 2000 et 2011, à un moment où le mot « féminicide » restait d’un usage extrêmement confidentiel en France. Le quatrième et dernier tome (de R à Z), commencé en 2012, vient de paraître et inclut, en plus de « wokisme », des mots comme… « télétravail » ou « vegan ». « La 9e édition du Dictionnaire propose plus de 53 000 entrées, dont 21 000 entrées nouvelles par rapport à la 8e édition, ce qui représente un quasi doublement du volume de son contenu », est-il précisé sur le site de l’Académie française.
A lire aussi, Elisabeth Lévy: In gode we trust
Plutôt que de se renseigner sur l’élaboration du Dictionnaire de l’Académie française, la journaliste de Libé préfère nous donner un cours dérisoire sur « l’apport universitaire (sic) des gender studies et des études post-coloniales » puis sur la disqualification
